CFF cargo, un premier bilan d’un mouvement social

Intervention de Marina Carobbio à l'assemblé générale du Cercle d’Olten des socialiste de gauche, 17 mai 2008

La lutte des travailleurs des Ateliers mécaniques CFF Cargo de Bellinzone est une lutte des salariés qui fait surgir deux thèmes politiques centraux. D’une part, c’est une lutte qui s’inscrit dans le contexte des changements à l’œuvre dans les transports marchandises en Europe ; une lutte qui pose clairement la question publique des transports publics, et en particulier celui du transport par rail du fret et du transfert route-rail. Mais, d’autre part, cette lutte ainsi que la mobilisation de la population ont placé sur l’avant-scène politique aussi l’avenir d’un nouveau syndicalisme, d’un nouveau mouvement social qui, timidement, pointe le nez.

Et c’est de ce deuxième aspect dont je veux vous parler.

Comment un mouvement uni, déterminé et cohérent a su faire bouger les lignes d’un affrontement social-syndical en sa propre faveur.

La plupart pensent que ce qui est arrivé aux Officine est le résultat d’une réaction sur le coup des travailleurs, face à une attaque sans précédent de la part de la direction des CFF. Les CFF ont frappé durement, pense-t-on, et les travailleurs ont répondu avec la même dureté.

En réalité, le travail politico-syndical au sein des Officine, qui a intégré une bonne partie du noyau ouvrier à la tête de cette grande lutte, date d’au moins une dizaine d’années. Le comité Bas les pattes des Ateliers ! est né à la fin des années 1980 afin de permettre à ces travailleurs d’avoir un lieu de discussion et d’intervention contre les politiques menées par les CFF de réorganisation et de suppression de places de travail.

C'est dans les innombrables activités que ce comité a mis en œuvre durant ces années (pétitions, manifestations, soirées d’informations); dans les discussions sur la façon d'organiser une mobilisation qui puisse intégrer tous les travailleurs et sur les stratégies envisageables, tout cela en passant par des moments d’euphorie et de désillusion; c’est dans ce travail patient que se sont construites les bases ayant permis ce qui s’est développé au cours des dernières semaines [du 7 mars au 9 avril].

Un travail politico-syndical qui s’est développé au cours des années avec la prétention et l’ambition de construire, autour de revendications syndicales, des mouvements plus amples, de vrais mouvements sociaux qui puissent montrer le lien entre les revendications syndicales au sens strict et les questions dites de société.

Face à l’événement des Officine, la même logique a été adoptée, c'est-à-dire celle de transformer une question, disons-le ainsi, «syndicale», en un débat de société, en une question de choix politique de fond. C’est cette logique qui a permis de recueillir un sentiment très partagé dans la société. Il s’agit des courants souterrains, qui ne trouvent ni la possibilité ni la voie pour s’exprimer. Ces remous sont provoqués par une crise économique et sociale profonde, qui ne se manifeste pas nécessairement sur le plan politico-institutionnel (votations et élections). Les salarié·e·s vivent matériellement cette crise, l’intériorisent dans leur conscience, la vivent avec des manifestations-expressions particulières ; par exemple, et je parle en tant que médecin aussi, en constatant l’augmentation des maladies.

En fait, la lutte des Officine a été en quelque sorte le point de convergence d’une série de « souffrances sociales » qui couvaient et qui couvent dans la société tessinoise (et pas seulement !!). Dans une certaine mesure, les travailleurs des Officine ont représenté avec leur lutte ce que beaucoup d’autres salariés·e·s, que ce soit dans le secteur public ou privé, auraient voulu faire dans des occasions similaires (et il y en a eu beaucoup ces dernières années). Ils ont investi les travailleurs des Ateliers d’une mission de «libération», de «représentation» des intérêts généraux des salariés·e·s: une tâche qu’ils n’envisagent pas de confier aux partis politiques et aux institutions. C’est cela qui explique la grande mobilisation qu’il y a eue pendant ce mois [diverses manifestations de milliers et milliers de personnes à Bellinzone et des soutiens financiers venant de toutes les régions du canton].

La force du mouvement, effectivement, a résidé dans la détermination des travailleurs et dans celle du comité et de la direction de la grève qui, durant toute cette période, a maintenu une importante cohérence, unité.

Cohérence et unité qui s’est construite à travers une démocratie vivante et effective à l’intérieur du mouvement de grève… Démocratie qui, symboliquement, est inscrite dans la mémoire collective comme ce qui se passait à la Pittureria (atelier de peinture), centre névralgique de la grève. C’est ici que – tout au long de la grève – se déroulaient les assemblées générales des grévistes qui donnaient lieux à des débats, des discussions, des décisions, à des mandats et à un partage des tâches. C’est ici aussi que se trouvait – dans la mezzanine – le centre administratif de la grève, où on tenait la comptabilité de l’aide financière versée, d’où partaient des milliers et milliers de SMS, afin d’informer le plus grand nombre de personne sur les décisions et activités. Les grévistes et leur comité ont su imposer leur communication et ne pas dépendre, passivement, des médias. C’est ici, enfin, que les repas étaient organisés, ainsi que toute activité politique, sociale, culturelle.

Ce mouvement de grève indique, avant-tout, la nécessité, désormais urgente, de repenser, de refonder, dirais-je, le syndicalisme de ce pays et l’action politique qui en découle. Cette lutte a fait la démonstration qu’il est possible de remettre le conflit au centre de l’action politique et syndicale. Et comment, sans conflit, une action syndicale digne de ce nom ne peut pas prendre corps. Et cela parce que les intérêts des salariés·e·s et ceux du patronat – public ou privé, peu importe – sont objectivement conflictuels. Il suffit de penser à la situation difficile dans laquelle se trouve le mouvement syndical suisse. Un mouvement qui, en grande mesure, a perdu ses racines dans le monde salarié – dans certains secteurs fondamentaux, il est tout à fait marginal – et qui ne réussit plus à compter sur la présence de collectifs actifs sur les lieux de travail, sans lesquels le syndicalisme se réduit à une sorte d’assistance sociale, à peine plus.

Cette grève nous indique, ensuite, combien il est important de redécouvrir les racines du syndicalisme comme un mouvement social prenant avec lui les salarié·e·s, qui se développe et vit dans la société, qui propose des thèmes apparemment syndicaux comme des choix de société et, dès lors, comme des choix politiques de fond: que produire, comment produire, où produire.

Enfin, cet épisode de lutte suscite de nombreuses interrogations politiques sur lesquelles il vaudra la peine de revenir de manière plus approfondie. Pour l’heure, on peut dire que, avant toute chose, il a posé la question générale que nous pouvons formuler plus ou moins de la manière suivante: de quelle politique aujourd’hui ont besoin les salarié·e·s de ce pays. Les travailleurs des Officine pourraient dire, par exemple, que l’on aurait besoin d’une politique de service public radicalement différente de celle décidée par les forces bourgeoises au cours des dernières années.

MC, le 15 mai 2008

 
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